Abdelkader Damani

Un instant avant le monde

« Il est de la nature même de tout nouveau commencement qu’il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie »

Hannah Arendt

Cet instant avant le big-bang

Cet instant avant le premier cri

Cet instant avant que nos yeux ne s’ouvrent

Cet instant avant de nommer

Cet instant avant de partir

Cet instant juste avant la clarté

C’est bien à cet instant que les artistes, les architectes, les chorégraphes, les créateurs.rices voyagent. Elles-ils partent vers ce lieu sans espace, un lieu fait d’un instant. Elles-ils y élisent demeure, fabriquent les conditions d’une vie précaire, et à sa disparition reviennent avec euphorie, parfois mélancolie, mais jamais avec tristesse, seulement avec un souvenir : une œuvre.

La première Biennale de Rabat est la tentative, peut-être impossible, de voyager vers cet instant. La destination est inconnue, le chemin est aléatoire ; pourtant, il faudra bien désirer ces lieux des commencements et se donner pleinement à l’errance pour espérer y arriver.

***

Au moment où je reçois, de la part de la Fondation Nationale des Musées du Maroc, la demande de penser une Biennale à Rabat, la question fondamentale qui me préoccupe alors est celle du pourquoi. Pourquoi une énième Biennale dans le paysage bien saturé des Biennales à travers le monde ? De quelle urgence sommes-nous les héritiers pour fonder un tel évènement dans cette ville ? Et s’il fallait qu’il existe, à quoi ressemblerait ce rendez-vous de la création à l’extrême occident de la Terre – al maghrib al aqsa ?

Il faut pour définir les urgences d’un moment de création s’acquitter de ses dettes. Faire l’inventaire des regrets, celui des oublis, plus encore l’inventaire de ce qui n’a pas été dit, de ce qui n’a pas été crié à la face du monde. Ma réponse fut alors : notre dette est fondamentalement à l’égard des femmes. Et s’il faut qu’une nouvelle Biennale existe, il va falloir le courage de faire acte, je n’inviterai que des artistes femmes avec l’espoir que cette nouvelle institution demeure fidèle à son moment fondateur. Il ne s’agit pas d’une Biennale dont le sujet est la femme pas plus qu’un hymne à un art qui serait féminin, comme hâtivement les esprits coutumiers des raccourcis voudront aller sans précaution et faire à nouveau de la femme un objet de curiosité. L’ambition est ailleurs. La Biennale est, je l’espère, l’endroit pour proposer une alternative : non plus changer le monde, le transformer ou le pervertir mais prendre la décision d’en écrire un nouveau.

Nous avons droit à un monde autre.

***

Nous sommes au Maroc, extrême ouest du continent africain, la fin des terres. Après Rabat, la mer et l’horizon donnent à voir la mélancolie d’un espace qui s’achève. C’est depuis cette frontière, depuis cette mélancolie, qu’un soir à Rabat le titre de cette première édition s’est imposé à moi : Un instant avant le monde.

L’arrivée aux rivages de l’océan ne donne d’autres choix que de rebrousser chemin. Il faut alors prendre la décision de faire un retour ou une remontée aux sources. « Dans un voyage, on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour », nous dit Raymond Depardon[1]. J’ai alors choisi de remonter les sources. C’était le propre d’Ulysse arrivant à un chez lui  dont il est devenu étranger. Remonter à la source comme le disait Penone et devenir fleuve[2]. Devenir océan était le seul chemin possible au pays d’Ibn Battuta.

Il n’est pas aisé de réécrire le récit de nos vies, encore moins de dessiner à nouveau les temps et les géographies d’une mémoire que nous estimons à plusieurs milliards d’années -13,8 milliards d’années nous disent les scientifiques à propos de l’âge de l’univers. Mais cette improbabilité infinie est bien là quelque part, il suffirait d’aller la réveiller, de tendre l’oreille au réel et à la fiction, d’identifier leurs lieux de rencontres, les failles où ils se donnent rendez-vous à l’abri des évidences, à l’abri des fatalismes.

Chaque discussion avec une artiste invitée, chaque choix porté sur une œuvre, ont comme arrière-plan cette fenêtre de questions ouvertes, comme jadis on ouvrait un paysage à l’aboutissement d’une perspective dans une peinture de la Renaissance.

***

Faire exposition, faire Biennale, comment faire ?

Une exposition n’est jamais terminée.

Faire une exposition est la réalisation d’un inachevé.

L’exposition est une affaire artisanale qui procède du pré et du post et d’un enchainement de prises de risques, surtout dans le cas d’une Biennale. Préparer, revoir à nouveau, faire et défaire, agencer et déconstruire… convaincre les artistes, les rassurer, les aimer et leur rester fidèle. Et pour les choisir se rappeler d’eux, en l’occurrence d’elles. Choisir des artistes est une affaire de remémorations.

Exposer des œuvres est l’acte de déplier un pli, de dénouer un nœud pour en créer de nouveaux. Redessiner le territoire pour une idée ou inventer un territoire pour une idée qui n’en a pas : le graal de l’activité curatoriale.

À l’heure où j’écris ces lignes, l’Algérie est devenue une idée, et sa nouveauté est telle qu’elle devient « le soulèvement ». Reprenant le chemin des libertés, le pays s’enracine à nouveau au commencement afin de naître comme une idée.

Naître comme une idée, voici l’espoir que caresse chaque commissaire d’exposition. Nous pouvons faire des centaines d’expositions sans jamais atteindre cet étrange sentiment de ne pas les reconnaître une fois inaugurées et d’être, finalement, devant le surgissement d’une idée.

Le propre de l’activité curatoriale ne réside pas non plus dans la liste des artistes et des œuvres mais dans le collage des œuvres les unes aux autres et l’arrivée d’un invité surprise : le vide. Je dis bien le vide et non le texte. Les commissaires d’expositions ne sont pas des rédacteurs de textes à coller au mur ou à remplir des feuilles de salles, comme certains, parfois même chez les esprits éclairés, pourraient le penser.

Un vide pour laisser place au territoire de la tendresse subversive

Un vide pour l’errance

Un vide pour le doute

Un vide pour les confessions

Il faut s’entendre aussi sur ce qui est attendu d’une œuvre.

En 25 années de travail à proximité des œuvres d’art, j’ai entendu comme une litanie cette phrase : que veut dire cette œuvre ? Que l’artiste a-t-il voulu dire ?

J’ai le regret de vous annoncer que les œuvres ne disent pas grand-chose, en revanche elles sont les plus importants réceptacles des libertés. Alors, elles deviennent des confidentes du monde. Croyez-moi, il est possible de pleurer à la couleur d’une peinture comme on pleure au souvenir d’une mère à qui on délivre ses chagrins.

Bien évidemment, tout ce qui est intitulé œuvre à l’échelle mondiale, ne participe pas de cette nature généreuse de l’œuvre de l’art. Ainsi en est-il de certaines « œuvres » du marché globalisé de l’art, qui ne sont au mieux qu’un bibelot décoratif et au pire un égarement de toute une société.

Je parle bien de l’œuvre de l’art : une étrange présence, impossible à nommer.

Je me suis risqué cette année à dire d’une œuvre qu’elle est une nostalgie des déséquilibres. J’espère trouver le chemin de cette nostalgie le jour de l’inauguration.

[1] Raymond Depardon, Errance, Paris, Seuil, 2000

[2] Giuseppe Penone, Être fleuve 1, 1981. « Extraire une pierre sculptée par la rivière, remonter la rivière à contre-courant, découvrir de quel endroit de la montagne vient la pierre, extraire un nouveau bloc de pierre de la montagne, reproduire exactement la pierre extraite de la rivière dans le nouveau bloc de pierre, c’est être rivière ; faire une pierre en pierre, c’est la sculpture parfaite, elle redevient nature, elle est patrimoine cosmique, création pure, la dimension naturelle de la bonne sculpture lui donne une valeur cosmique. C’est être rivière la vraie sculpture de pierre. »


Abdelkader Damani
Commissaire Général de la Biennale de Rabat

« Il est de la nature même de tout nouveau commencement qu’il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie »

Hannah Arendt

Cet instant avant le big-bang

Cet instant avant le premier cri

Cet instant avant que nos yeux ne s’ouvrent

Cet instant avant de nommer

Cet instant avant de partir

Cet instant juste avant la clarté

C’est bien à cet instant que les artistes, les architectes, les chorégraphes, les créateurs.rices voyagent. Elles-ils partent vers ce lieu sans espace, un lieu fait d’un instant. Elles-ils y élisent demeure, fabriquent les conditions d’une vie précaire, et à sa disparition reviennent avec euphorie, parfois mélancolie, mais jamais avec tristesse, seulement avec un souvenir : une œuvre.

La première Biennale de Rabat est la tentative, peut-être impossible, de voyager vers cet instant. La destination est inconnue, le chemin est aléatoire ; pourtant, il faudra bien désirer ces lieux des commencements et se donner pleinement à l’errance pour espérer y arriver.

***

Au moment où je reçois, de la part de la Fondation Nationale des Musées du Maroc, la demande de penser une Biennale à Rabat, la question fondamentale qui me préoccupe alors est celle du pourquoi. Pourquoi une énième Biennale dans le paysage bien saturé des Biennales à travers le monde ? De quelle urgence sommes-nous les héritiers pour fonder un tel évènement dans cette ville ? Et s’il fallait qu’il existe, à quoi ressemblerait ce rendez-vous de la création à l’extrême occident de la Terre – al maghrib al aqsa ?

Il faut pour définir les urgences d’un moment de création s’acquitter de ses dettes. Faire l’inventaire des regrets, celui des oublis, plus encore l’inventaire de ce qui n’a pas été dit, de ce qui n’a pas été crié à la face du monde. Ma réponse fut alors : notre dette est fondamentalement à l’égard des femmes. Et s’il faut qu’une nouvelle Biennale existe, il va falloir le courage de faire acte, je n’inviterai que des artistes femmes avec l’espoir que cette nouvelle institution demeure fidèle à son moment fondateur. Il ne s’agit pas d’une Biennale dont le sujet est la femme pas plus qu’un hymne à un art qui serait féminin, comme hâtivement les esprits coutumiers des raccourcis voudront aller sans précaution et faire à nouveau de la femme un objet de curiosité. L’ambition est ailleurs. La Biennale est, je l’espère, l’endroit pour proposer une alternative : non plus changer le monde, le transformer ou le pervertir mais prendre la décision d’en écrire un nouveau.

Nous avons droit à un monde autre.

***

Nous sommes au Maroc, extrême ouest du continent africain, la fin des terres. Après Rabat, la mer et l’horizon donnent à voir la mélancolie d’un espace qui s’achève. C’est depuis cette frontière, depuis cette mélancolie, qu’un soir à Rabat le titre de cette première édition s’est imposé à moi : Un instant avant le monde.

L’arrivée aux rivages de l’océan ne donne d’autres choix que de rebrousser chemin. Il faut alors prendre la décision de faire un retour ou une remontée aux sources. « Dans un voyage, on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour », nous dit Raymond Depardon[1]. J’ai alors choisi de remonter les sources. C’était le propre d’Ulysse arrivant à un chez lui  dont il est devenu étranger. Remonter à la source comme le disait Penone et devenir fleuve[2]. Devenir océan était le seul chemin possible au pays d’Ibn Battuta.

Il n’est pas aisé de réécrire le récit de nos vies, encore moins de dessiner à nouveau les temps et les géographies d’une mémoire que nous estimons à plusieurs milliards d’années -13,8 milliards d’années nous disent les scientifiques à propos de l’âge de l’univers. Mais cette improbabilité infinie est bien là quelque part, il suffirait d’aller la réveiller, de tendre l’oreille au réel et à la fiction, d’identifier leurs lieux de rencontres, les failles où ils se donnent rendez-vous à l’abri des évidences, à l’abri des fatalismes.

Chaque discussion avec une artiste invitée, chaque choix porté sur une œuvre, ont comme arrière-plan cette fenêtre de questions ouvertes, comme jadis on ouvrait un paysage à l’aboutissement d’une perspective dans une peinture de la Renaissance.

***

Faire exposition, faire Biennale, comment faire ?

Une exposition n’est jamais terminée.

Faire une exposition est la réalisation d’un inachevé.

L’exposition est une affaire artisanale qui procède du pré et du post et d’un enchainement de prises de risques, surtout dans le cas d’une Biennale. Préparer, revoir à nouveau, faire et défaire, agencer et déconstruire… convaincre les artistes, les rassurer, les aimer et leur rester fidèle. Et pour les choisir se rappeler d’eux, en l’occurrence d’elles. Choisir des artistes est une affaire de remémorations.

Exposer des œuvres est l’acte de déplier un pli, de dénouer un nœud pour en créer de nouveaux. Redessiner le territoire pour une idée ou inventer un territoire pour une idée qui n’en a pas : le graal de l’activité curatoriale.

À l’heure où j’écris ces lignes, l’Algérie est devenue une idée, et sa nouveauté est telle qu’elle devient « le soulèvement ». Reprenant le chemin des libertés, le pays s’enracine à nouveau au commencement afin de naître comme une idée.

Naître comme une idée, voici l’espoir que caresse chaque commissaire d’exposition. Nous pouvons faire des centaines d’expositions sans jamais atteindre cet étrange sentiment de ne pas les reconnaître une fois inaugurées et d’être, finalement, devant le surgissement d’une idée.

Le propre de l’activité curatoriale ne réside pas non plus dans la liste des artistes et des œuvres mais dans le collage des œuvres les unes aux autres et l’arrivée d’un invité surprise : le vide. Je dis bien le vide et non le texte. Les commissaires d’expositions ne sont pas des rédacteurs de textes à coller au mur ou à remplir des feuilles de salles, comme certains, parfois même chez les esprits éclairés, pourraient le penser.

Un vide pour laisser place au territoire de la tendresse subversive

Un vide pour l’errance

Un vide pour le doute

Un vide pour les confessions

Il faut s’entendre aussi sur ce qui est attendu d’une œuvre.

En 25 années de travail à proximité des œuvres d’art, j’ai entendu comme une litanie cette phrase : que veut dire cette œuvre ? Que l’artiste a-t-il voulu dire ?

J’ai le regret de vous annoncer que les œuvres ne disent pas grand-chose, en revanche elles sont les plus importants réceptacles des libertés. Alors, elles deviennent des confidentes du monde. Croyez-moi, il est possible de pleurer à la couleur d’une peinture comme on pleure au souvenir d’une mère à qui on délivre ses chagrins.

Bien évidemment, tout ce qui est intitulé œuvre à l’échelle mondiale, ne participe pas de cette nature généreuse de l’œuvre de l’art. Ainsi en est-il de certaines « œuvres » du marché globalisé de l’art, qui ne sont au mieux qu’un bibelot décoratif et au pire un égarement de toute une société.

Je parle bien de l’œuvre de l’art : une étrange présence, impossible à nommer.

Je me suis risqué cette année à dire d’une œuvre qu’elle est une nostalgie des déséquilibres. J’espère trouver le chemin de cette nostalgie le jour de l’inauguration.

[1] Raymond Depardon, Errance, Paris, Seuil, 2000

[2] Giuseppe Penone, Être fleuve 1, 1981. « Extraire une pierre sculptée par la rivière, remonter la rivière à contre-courant, découvrir de quel endroit de la montagne vient la pierre, extraire un nouveau bloc de pierre de la montagne, reproduire exactement la pierre extraite de la rivière dans le nouveau bloc de pierre, c’est être rivière ; faire une pierre en pierre, c’est la sculpture parfaite, elle redevient nature, elle est patrimoine cosmique, création pure, la dimension naturelle de la bonne sculpture lui donne une valeur cosmique. C’est être rivière la vraie sculpture de pierre. »


Abdelkader Damani
Commissaire Général de la Biennale de Rabat